Ouestafnews – Une équipe de l’Université Cheikh Anta Diop de Dakar (Ucad) vient de mettre au point un test de diagnostic rapide (TDR) de la drépanocytose. En attendant une validation finale, ce test est présenté comme simple, peu coûteux et utilisable sans équipement lourd. À terme, il pourrait aider à la lutte contre une maladie génétique particulièrement présente en Afrique subsaharienne.
Vêtu de sa blouse blanche, le Pr Mor Diaw accueille Ouestaf News dans un laboratoire de l’Université Cheikh Anta Diop de Dakar (Ucad). Sur sa paillasse (table de travail du laboratoire), quelques tubes, des solutions liquides, des filtres de papier et de la poudre « préparée sur place ».
En une quinzaine de minutes, l’enseignant-chercheur à la Faculté de médecine de l’Ucad explique, en joignant l’acte à la parole, la procédure d’un test de diagnostic rapide de la drépanocytose mis au point avec son équipe.
Ce dispositif repose sur une procédure simplifiée. Une solution tampon, préparée en laboratoire, est introduite dans un tube contenant une poudre spécifique. Le sang à tester y est ensuite ajouté. Après cinq minutes d’attente, le mélange est filtré à l’aide d’un papier spécial également conçu en laboratoire.
La lecture se fait ensuite par comparaison de couleur. « En fonction de la couleur du liquide filtré, on peut savoir si le patient est SS, s’il a les formes hétérozygotes, c’est-à-dire AS ou SC, ou s’il n’a pas du tout la drépanocytose », détaille le chercheur.
Pour les spécialistes, il existe plusieurs profils de drépanocytose. Les plus couramment cités sont la forme SS, généralement considérée comme la plus sévère, la forme SC, autre forme majeure de la maladie, et le profil AS, qui correspond le plus souvent au statut de porteur sain. D’autres formes existent, liées à des anomalies du sang plus rares.
La nouvelle méthode constitue une rupture avec les délais habituels, où le diagnostic peut prendre « une à deux semaines », dit-il.
Jusqu’ici, le diagnostic de référence a reposé sur un examen qui permet d’identifier les différents profils hémoglobiniques, dont l’hémoglobine S, caractéristique de la drépanocytose. Cette méthode suppose un équipement adapté, du personnel formé et des délais parfois longs.
Autant de conditions qui ne sont pas toujours réunies dans toutes les structures sanitaires, et surtout dans les zones périphériques. Cette méthode de référence, appelée électrophorèse, « n’est pas très disponible dans les pays africains », selon le Pr Diaw.
Maladie génétique du sang et héréditaire, la drépanocytose expose les patients à des crises douloureuses, une anémie sévère, des infections répétées, des accidents vasculaires cérébraux et des atteintes d’organes, selon une note de l’Organisation mondiale de la santé (OMS), publiée sur son site web.
Dans cette note datée du 6 août 2025, l’OMS estimait à 7,7 millions le nombre de personnes vivant avec la drépanocytose dans le monde en 2021. Ces patients se retrouvent principalement en Afrique subsaharienne, qui concentre près de 80 % des cas mondiaux.
Le Pr Diaw affirme avoir obtenu, lors d’études réalisées avec le Centre national de transfusion sanguine, une concordance de 100 % avec l’électrophorèse. Selon lui, le test permet aussi de distinguer les principaux profils hémoglobiniques.
Ces résultats, s’ils sont confirmés et documentés à plus grande échelle, pourraient ouvrir la voie à un outil utile pour le dépistage de proximité.
Au Sénégal, le ministère de la Santé indique, dans son Plan stratégique de lutte contre les maladies non transmissibles, qu’environ 1.700 enfants naissent chaque année avec la forme grave de la maladie (SS, pour les spécialistes). Le trait drépanocytaire touche environ 10 % de la population sénégalaise.
Coût moindre annoncé
Là où l’électrophorèse peut atteindre, selon lui, 15.000 à 25.000 FCFA selon les structures, le test rapide développé avec son équipe est annoncé à un coût nettement inférieur. Dans l’entretien accordé à Ouestaf News, le Pr Diaw évoque un prix ne dépassant pas 3 000 FCFA.
Les chercheurs voudraient à terme faire de ce test un kit disponible dans les pharmacies, les centres de santé et les structures sanitaires de proximité. Le Pr Diaw affirme vouloir mettre en place, dans son principe d’accessibilité, un outil comparable aux tests rapides utilisés contre le paludisme.
Une telle approche revêt un caractère vital dans les zones rurales ou reculées, où les familles doivent souvent parcourir de longues distances pour accéder à des examens spécialisés. Un test rapide, peu coûteux et sans besoin d’électricité pourrait réduire les délais de diagnostic et faciliter l’orientation des patients.
« Plus le diagnostic est précoce, plus la prise en charge est précoce, et moins les complications vont s’installer », explique le chercheur de l’Ucad. Il cite notamment l’ostéonécrose (mort des cellules osseuses), les complications cardiaques et les accidents vasculaires cérébraux (AVC), qui peuvent laisser des séquelles lourdes, en particulier chez les enfants.
Selon le ministère sénégalais de la Santé, la létalité de la drépanocytose peut atteindre 50 % chez les enfants de zéro à cinq ans en l’absence de prise en charge adéquate.
Le test permettrait aussi, selon le chercheur, d’identifier les porteurs sains, notamment les personnes de profil AS. Cette information peut être utile dans le cadre du conseil génétique, en particulier pour les couples qui souhaitent connaître le risque de transmission à leurs enfants.
Quid de l’originalité ?
Les tests rapides contre la drépanocytose ne sont pas une nouveauté absolue. Plusieurs dispositifs ont déjà été développés et évalués ailleurs sur le continent.
HemoTypeSC, mis au point par une entreprise américaine, a notamment été testé au Ghana, au Nigeria et en Tanzanie, avec des performances généralement élevées. Sickle SCAN, développé par une autre société américaine, a également été évalué en Tanzanie.
Si ces tests rapides sont déjà évalués ou documentés dans certains contextes ciblés en Afrique, rien ne permet encore d’affirmer qu’ils sont généralisés dans les programmes nationaux de dépistage.
HemoTypeSC a été évalué au Ghana dans le cadre d’une étude multicentrique publiée en 2018 dans l’American Journal of Hematology. Elle a fait état, sur l’ensemble des sites étudiés, d’une sensibilité globale de 99,5 % et d’une spécificité de 99,9 %, avec un résultat obtenu en une dizaine de minutes. Le coût annoncé était inférieur à deux dollars par test, soit environ 1.150 FCFA.
Dans le dépistage de la drépanocytose, la sensibilité mesure la capacité d’un test à identifier correctement les personnes porteuses d’une forme de la maladie, tandis que la spécificité mesure sa capacité à écarter correctement celles qui ne sont pas atteintes.
Au Nigeria, une autre étude menée en 2017 dans plusieurs centres de santé auprès de nouveau-nés et de nourrissons a conclu à une précision globale de 99,1 %, avec une sensibilité de 93,4 % et une spécificité de 99,9 % pour la drépanocytose en conditions optimales.
En Tanzanie, une évaluation publiée en 2022 sur des nouveau-nés a comparé HemoTypeSC et Sickle SCAN. L’étude estimait le coût par test à 1,40 dollar pour HemoTypeSC, soit environ 800 FCFA, contre 4,75 dollars pour Sickle SCAN, soit environ 2.730 FCFA.
Ces précédents montrent que l’intérêt du dispositif développé à l’Ucad réside moins dans la nouveauté du principe du test rapide que dans sa possible adaptation locale : une fabrication locale annoncée comme simple, l’absence de matériel lourd, un coût réduit, un usage potentiel en première ligne et la valorisation de la recherche sénégalaise.
Dans le domaine scientifique, l’annonce d’une innovation peut vite susciter de grands espoirs. Mais, souvent, le chemin est très long entre l’étape du prototype prometteur et la disponibilité chez l’utilisateur final, en passant par les validations cliniques, l’homologation, etc.
Au-delà du test lui-même, le Pr Diaw, lui, défend une idée : les universités africaines peuvent produire des solutions adaptées aux réalités du continent, à condition d’être soutenues.
« La recherche, pour moi, c’est la boussole qui guide le développement de chaque pays », affirme-t-il. Selon lui, les résultats produits dans les laboratoires peuvent servir de base aux politiques publiques, dans la santé comme dans l’agriculture, l’économie ou d’autres secteurs.
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