Ouestafnews — Des chercheurs de l’Université Cheikh Anta Diop de Dakar viennent d’identifier une espèce bactérienne proposée comme nouvelle. Nommée « Neobacillus camarae », elle a été trouvée dans le lait maternel d’une mère sénégalaise allaitant un enfant en bonne santé. Entre les inquiétudes que peut susciter le mot « bactérie » et l’emballement autour d’un possible « miracle », cette découverte invite à mieux comprendre un univers souvent réduit à la maladie, mais essentiel aux équilibres du vivant.
Bactérie : le mot suffit parfois à inquiéter. Dans l’imaginaire collectif, elle renvoie souvent à l’infection, à la maladie, au danger. Lorsqu’elle est associée au lait maternel et à la santé du nourrisson, la prudence devient encore plus nécessaire.
Pourtant, la découverte annoncée par l’Université Cheikh Anta Diop de Dakar (Ucad) ne signifie ni que ce lait maternel est dangereux, ni qu’un traitement contre la malnutrition infantile a été trouvé. Elle offre surtout l’occasion de rappeler une évidence souvent oubliée : toutes les bactéries ne sont pas dangereuses.
Pour le Pr Yakhya Dieye, chef du département de microbiologie de l’Institut Pasteur de Dakar, l’association automatique entre bactérie et maladie est une erreur. Une bactérie est d’abord « un organisme vivant, de très petite taille, qui n’est pas visible à l’œil nu ».
Selon le microbiologiste sénégalais, sollicité par Ouestaf News, si certaines bactéries peuvent provoquer des maladies graves, ce n’est pas le cas de la majorité. Certaines sont même « absolument nécessaires au fonctionnement normal du corps humain ».
La plateforme américaine National Center for Biotechnology Information estime qu’à peine 1 % des bactéries seraient responsables de maladies.
Les bactéries sont partout : dans l’environnement, sur la peau, dans la bouche, dans l’intestin.
Selon La Lettre de l’Institut Pasteur de février 2020, un être humain héberge environ 100 000 milliards de micro-organismes, principalement des bactéries. Le document précise que plus de 1 000 espèces bactériennes peuvent entrer dans la composition du microbiote intestinal humain.
Si certaines sont pathogènes et capables de provoquer des maladies, d’autres participent à des fonctions biologiques utiles.
Le corps humain est donc habité par des communautés de micro-organismes, dont les bactéries. Ces micro-organismes constituent ce qu’on appelle le microbiote. Il existe un microbiote intestinal, un microbiote cutané, un microbiote buccal. Depuis plusieurs années, les chercheurs s’intéressent aussi au microbiote du lait maternel.
Lait maternel, milieu vivant
La présence d’une bactérie dans le lait maternel ne doit donc pas être interprétée, en soi, comme une contamination. « Le lait maternel humain contient naturellement des bactéries », souligne le Pr Yakhya Dieye. Lorsqu’une bactérie est isolée dans le lait d’une femme en bonne santé, elle est, selon lui, « très probablement un résident naturel du lait humain ».
Le Pr Raúl Rivas González, microbiologiste à l’Université de Salamanque (Espagne), va dans le même sens. Pendant longtemps, dit-il à Ouestaf News, le lait maternel a été considéré comme un liquide « stérile ». Cette vision est aujourd’hui « dépassée ».
L’allaitement ne transmet pas seulement des nutriments et des anticorps, souligne le Pr González. Il transmet également une « dose initiale » de bactéries bénéfiques qui « contribuent à développer le système immunitaire du bébé et à tapisser son intestin pour le protéger des infections », poursuit le microbiologiste.
La composition du microbiote humain varie selon de nombreux paramètres. Dans le cas du lait maternel, les chercheurs interrogés s’accordent sur l’intérêt de documenter les différences liées aux contextes géographiques, notamment en Afrique. La géographie constitue, avec l’âge, l’un des grands déterminants de la spécificité et de la diversité du microbiote humain.
Interrogé par Ouestaf News, le Pr Cheikh Sokhna, membre de l’équipe de recherche de l’Ucad, insiste sur le besoin de mieux documenter le microbiote humain dans des zones variées.
Même son de cloche chez le Pr Raúl Rivas González qui y voit une manière de réduire le biais des recherches longtemps centrées sur les populations occidentales. Documenter les microbiotes africains, dans leurs contextes propres, selon lui, permet de produire des connaissances moins dépendantes de données importées.
Selon la communication de l’Ucad, publiée le 29 juin 2026, cette découverte est issue de travaux menés sur le microbiote du lait maternel au Sénégal, dans le cadre de recherches sur la malnutrition infantile.
Ce qui a été découvert

Reste à préciser ce que les chercheurs ont réellement identifié : une nouvelle souche bactérienne, isolée, étudiée, comparée à des espèces proches, puis proposée comme « appartenant à une espèce jusque-là non décrite ».
La bactérie en question est baptisée « Neobacillus camarae », en hommage au professeur Makhtar Camara, enseignant-chercheur au Laboratoire de bactériologie-virologie de la Faculté de médecine, de pharmacie et d’odontologie de l’Ucad, un des encadrants de l’équipe de recherche.
Pr Cheikh Sokhna précise que les comparaisons génétiques avec d’autres espèces du genre Neobacillus les ont conduits à considérer que la souche présentait des différences suffisantes pour être proposée comme « une nouvelle espèce ».
Cette formulation n’est pas un détail. Interrogé par Ouestaf News, Markus Göker, qui dirige en Allemagne un groupe de recherche spécialisé dans la nomenclature bactérienne et la taxonomie (science de la classification) microbienne, invite à la précision.
Du point de vue taxonomique, explique-t-il, la bactérie Neobacillus camarae correspond à « une nouvelle espèce dans un genre déjà connu ». Autrement dit, la découverte enrichit l’inventaire du vivant microbien, sans constituer à elle seule une révolution médicale.
Néanmoins, l’Ucad voit dans sa découverte une avancée « scientifique majeure » avec des « perspectives prometteuses » pour la prévention et la prise en charge de la malnutrition infantile. Cette dernière reste une préoccupation de santé publique au Sénégal.
Au Sénégal, on enregistre 18 % de retard de croissance chez les enfants de moins de cinq ans, selon des chiffres de l’Agence nationale de la Statistique et de la Démographie publiée en octobre 2025. L’enquête ayant permis d’obtenir ce chiffre a été réalisée en 2023.
Piste de recherche
Mais entre une découverte microbiologique et une application médicale, il existe plusieurs étapes.
D’après l’ensemble des spécialistes consultés par Ouestaf News, rien ne permet, à ce stade, de dire que la bactérie Neobacillus camarae se révélera efficace contre la malnutrition ou pourra avoir un effet protecteur démontré.
Le Pr Raúl Rivas González de Salamanque affirme d’ailleurs qu’ « attribuer des bienfaits pour la santé à la seule présence de cette bactérie est trompeur ».
Selon lui, la découverte est « scientifiquement importante », mais sa portée reste pour l’instant « limitée à la microbiologie descriptive ». En d’autres termes, la bactérie a été identifiée, mais son rôle éventuel dans la santé de la mère ou de l’enfant reste à démontrer. « Présence n’implique pas fonction », résume le microbiologiste.
Pour établir un lien avec la santé ou la nutrition de l’enfant, il faudrait encore des recherches sur plusieurs aspects : la fréquence de cette bactérie dans le lait maternel, sa sécurité, ses capacités fonctionnelles, sa survie dans le système digestif du nourrisson et, à terme, ses effets dans des essais cliniques contrôlés.
Les chercheurs impliqués dans les travaux reconnaissent eux-mêmes ces étapes. Avant de parler de probiotique (micro-organisme à effets bénéfiques en quantité adéquate) ou d’application médicale, il faudrait prouver que la bactérie peut survivre à une administration orale, s’établir dans le microbiote intestinal, puis produire un effet bénéfique dans des modèles précliniques et des essais cliniques, précisent-ils.
Cette demande de prudence est partagée par le Pr Yakhya Dièye, microbiologiste à l’Institut Pasteur de Dakar. Selon lui, toute affirmation sur un éventuel rôle de la bactérie Neobacillus camarae dans la santé de la mère ou de l’enfant, à partir de l’étude publiée, serait « hypothétique ».
Ce microbiologiste estime que la découverte est certes « importante », mais relève davantage d’un travail sur la microbiologie. Toutefois, souligne-t-il, sa portée pourrait changer si des études supplémentaires démontraient un effet bénéfique pour la mère ou l’enfant.
Pour l’instant, l’équipe de l’Ucad estime que la bactérie Neobacillus camarae semble relever de la « flore commensale » (NDLR : c’est-à-dire des micro-organismes vivant naturellement dans un milieu sans présenter, dans les éléments disponibles, le profil d’un agent pathogène).
Pour l’université de Dakar, l’annonce est aussi une occasion de valoriser le travail de ses chercheurs et le rayonnement de la recherche sénégalaise. Au-delà de sa portée, la découverte met en lumière la place de la recherche sénégalaise et africaine dans les sciences du microbiote.
Pour l’heure, la découverte de la bactérie Neobacillus camarae ne révèle ni un danger sanitaire, ni un remède contre la malnutrition. Bien qu’elle soit importante, il faut rester prudent face à l’emballement médiatique.
HD/ts

